باك علوم تجريبية 2023

Texte Historique

Figure de la révolution algérienne, l’auteur témoigne, ici, du parcours de milliers de paysans anonymes, devenus, plus tard, Djounoud de l’Armée de Libération Nationale (ALN).

Dans les « djebels », la guerre s’installait et progressait. Nos paysans, passé un certain temps d’observation, de crainte et d’attentisme, se réveillaient au combat. Pour celui qui les connaît, ils sont dans la proportion de 70 % des guerriers en puissance. Tenir un fusil et faire parler la poudre est le rêve de nos campagnards.

J’ai été élevé au milieu d’eux. Je connais leur courage, leur aptitude au combat, leurs astuces et leurs faiblesses humaines. Ils naissent et grandissent dans une uniformité monotone. Ils vont à l’école coranique, s’il y’en a une dans la mechta. Un peu plus âgés, ils s’occupent des chèvres, plus difficiles à garder. Entre 20 et 25 ans, ils passent à la charrue et commencent à aller dans les marchés. Puis ils se marient. […] De leur jeunesse, ils héritent la connaissance du pays. La montagne n’a plus de secrets pour eux : ils vous indiquent le moindre ravin, la place des rochers, celle des ruisseaux, des buissons.

Ce sont ces connaissances qu’ils mettent au service de l’ALN. Quand ont-ils appris à se servir d’un fusil ? Au gré des mariages, des parties de chasse, des battues aux sangliers. A l’époque où je faisais mon service militaire et mes études, ma grande distraction était de retourner au douar et d’aller à la chasse avec eux. Il suffisait d’en parler pour qu’ils soient prêts. J’ai connu parmi eux de grands chasseurs, des tireurs d’élite.

La guerre d’Algérie en a fait des djounoud. Beaucoup parmi eux mourront. Mais ils se révéleront de redoutables maquisards, habiles, tirant avantage du relief du terrain. Mêlés aux moudjahidine venus de la ville, ils donneront à l’ALN ses grandes vertus : rapidité dans l’attaque, décrochage, grande marche, nouvelle attaque, etc.

A quelque chose près, ces paysans se ressemblent. Dans les Aurès, le Nord-Constantinois, en Kabylie, dans l’Algérois, l’Oranie, le Sud, ils tiennent tête à une puissance armée. Malgré l’aviation, le napalm, l’artillerie, les chars, la technique des généraux de l’armée française, ces hommes devenus colonels, commandants, capitaines, djounoud, inventent chaque jour une tactique nouvelle pour survivre et durer. Ils portent souvent à l’armée française des coups très durs.

Ferhat ABBAS, Autopsie d’une guerre : L’aurore, 2011.
Alger-Livres Editions, pp. 152-154.